Lundi 17 décembre 2007

Le chant d’une « lieuebannie » 

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Si nous nous limitions aux informations données par la quatrième de couverture de Suburban Blues[1] de Georges Yémy, nous nous cantonnerions à l’idée fort restrictive qui résume ce livre à un simple « roman dont la trame se déroule dans une certaine banlieue […] ». Or, les quatorze chapitres de cette histoire forment une composition artistique totale, mêlant à la fois les expressions lyriques et poétiques, les descriptions romanesques, les mises en scène et dialogues théâtraux, ainsi qu’une ondulation rythmique propre à une musicalité reggae, voire « slam ». A l’image de l’œuvre fragmentaire de Kateb Yacine, Suburban Blues nous révèle donc, page après page, un genre unique car pluriel. L’hybridité de ce texte apparaît même dans la richesse de sa langue que nous devrions d’ailleurs nommer « plurilangue » au vu de la multiplicité de son verbe inspiré notamment de l’anglo-saxon, d’une langue africaine appelée le yakalak, de l’originalité linguistique des banlieusards, et de la poésie rimbaldienne et baudelairienne. En érigeant une telle mosaïque d’écritures, Yémy a ainsi voulu dévoiler une totalité existentielle par le truchement du récit du parcours initiatique d’un personnage principal, qui plus est autobiographique, parti à la recherche de son identité et d’une plénitude de soi au cœur d’un univers dichotomique divisé entre rêve et réalité, amour et violence, Eros et Thanatos.     

Ligne directrice de Suburban Blues, la quête de « l’Onirium[2] » constitue la raison de vivre du narrateur-personnage meurtri par des années noires, fruits de trahisons tant fraternelle que maternelle, de clandestinité et de discriminations. Accéder à « l’autre côté du cerveau[3] » devient en effet une nécessité vitale pour ce perpétuel expatrié, ce « Fils de l’Ailleurs[4] », qui aspire à « s’auto-démasquer », à découvrir son véritable Moi intérieur via un exil onirique au cœur de « La Plaine[5] » située dans l’entre-deux mondes urbain et suburbain parisien. Guidé par l’Esprit supérieur de Män, le personnage quasi-christique traverse alors une multitude d’épreuves existentielles, toutes plus difficiles les unes que les autres, à la manière d’un pèlerin marchant vers la Lumière divine et salvatrice. C’est pourquoi cette œuvre syncrétique pourrait répondre au nom d’apocalypse dans le sens étymologique du terme. A partir de la description d’une humanité plongée dans le chaos et la sauvagerie, elle dépeint la renaissance d’un être marqué par la souffrance mais sorti victorieux des pièges cruels de l’existence. Le dénouement du Livre de Yémy illustre par conséquent l’apogée du narrateur-personnage, « l’Antémaître[6] », mirant au côté de Män l’aube croissante et révélatrice d’un monde nouveau, celui de l’Onirium.    

        Bien que l’écoute de « La Voix[7] » de cet Esprit sacré soit déterminante dans l’émancipation du Moi de « l’Espylacopa[8] », celle-ci n’aurait cependant pu se réaliser sans les nombreux actes d’amour qui ont conduit cet homme à se laisser envoûter par la sensualité de diverses figures féminines appartenant à la fois à l’imaginaire onirique et à la réalité spatio-temporelle de notre contemporanéité. La peinture poétique de ces scènes charnelles, métaphores de la fertilité et de la renaissance recherchées, rompt d’ailleurs avec la dureté du décor suburbain, lieu banni que l’auteur féminise dans son texte en le désignant subtilement par le néologisme « lieuebannie ». L’entrelacement des corps permet ainsi de déceler le premier échappatoire à la barbarie généralisée du quotidien en ces « finistères ». A travers l’exposition de la beauté de ce mélange fécond du féminin et du masculin, Yémy en appelle donc au métissage culturel, seul garant de la survie de l’homme, de sa résurrection, dans ce contexte d’évanescence et de fracture sociales. En somme, la fusion filiale des peuples et l’acceptation de son corollaire, la pluralité identitaire, semblent, pour l’écrivain, les conditions sine qua none au dépassement des antagonismes centre-périphérie, dominants-dominés, civilisés-barbares, contraires qui n’ont eu de cesse que d’emprisonner et de détruire la société française de l’intérieur. « Ne t’en fais pas, toi mon fils, mon père, mon frère et mon petit-fils à la fois[9] », nous confie Yémy de facto.     

Suburban Blues sonne donc l’état d’urgence face à une France « janusienne », incapable non seulement de reconnaître sa propre identité métisse, mais aussi de dialoguer tel que l’entend Platon avec ses enfants « aux multiples visages[10] » et investis de mille et une cultures. A l’instar du Livre sacré, cette œuvre nous montre le chemin à suivre pour tenter de nous extraire de ce chaos destructeur dans lequel l’humanité toute entière paraît sombrer. Yémy prend ainsi les traits d’un prophète à jamais exilé en son Pays, naviguant d’une rive à l’autre de la Seine, entre son royaume fantasmagorique et un ici-bas désenchanté.

 

J’avance et mes pas racontent sur le sol mon histoire, laissant des traces et des signes, des empreintes, comme une écriture. Et mon écriture ressemble à ma vie, elle n’a pas d’autre règle que celle de réordonner le chaos selon ma propre cohérence, mes compétences et ma sagacité. Dans la cité ou bien ailleurs[11].

 

La parole et le chant de ce griot résonnent alors tel un hymne à la vie, au regain d’une communauté humaine aujourd’hui ancrée dans l’individualisme et le rejet de l’Autre. Par conséquent, ce texte nous paraît être de première importance à l’heure actuelle car il s’inscrit dans une démarche à la fois philosophique et civique en s’interrogeant sur les maux collectifs propres à notre temps et à notre société tout en essayant d’y remédier grâce à la puissance ironiquement homonymique et transcendante des mots.

 

 

Marine Piriou



[1] Georges Yémy, Suburban Blues, Paris, Ed. Robert Laffont, 2005

[2] Ibid., p.45

[3] Ibid., p.46

[4] Ibid., p.273

[5] Ibid., p.46

[6] Ibid., p.36

[7] Ibid., p.44

[8] Ibid., p.14 ; écriture inversée d’Apocalypse et autre surnom du personnage principal.

[9] Ibid., p.269

[10] Ibid., p.69

[11] Ibid., p.140

Par Marine Piriou - Publié dans : Critique
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Lundi 17 décembre 2007

Article publié dans la revue Cultures Sud / Notre Librairie n°166, Ed. AFAA - Ministère des Affaires Etrangères, septembre 2007
 

Bridge Road : quand l’histoire devient présent


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       Bridge Road[1], le premier roman de Mamadou Mahmoud N’Dongo, rassemble en son sein, telle une matrice, tous les éléments originaux participant à l’articulation de l’écriture extra-ordinaire car fragmentaire de son auteur. Ce livre kaléidoscopique entrelace en effet diverses histoires, apparemment indépendantes les unes des autres et pourtant convergentes : celle tout d’abord d’Elodie Laudet, jeune femme traumatisée par le mystérieux suicide de son époux à Paris, celle ensuite de Clarence Brown froidement lynché sur une route de Bridge Road à cause de sa couleur de peau, celle aussi d’Alan Norton, photographe  africain-américain parti à la recherche de ses racines, ou encore celle du narrateur-personnage transformant son enquête sur la disparition de Norton en véritable quête de soi.

 

       En somme, ce roman ressemble à un palimpseste qui, strate après strate, dévoile progressivement les fondations historiques de la sombre réalité de notre temps présent. En peignant la généalogie de la violence et de la haine raciale qui a tragiquement marqué à coups de pogroms et de torture le Nouveau Continent, l’auteur tend à éveiller l’esprit critique du lecteur vis-à-vis du passé et de ses conséquences sur le monde contemporain. Pour ce faire, N’Dongo le plonge donc dans un univers disloqué où se succèdent frénétiquement de multiples fragments de vie, de témoignages enregistrés, répétés, puis interprétés par le narrateur anonyme. Une immersion totale au cœur de cette mosaïque composée de bribes existentielles et mémorielles permet en effet au lecteur de reconstruire chacune des micro-histoires non seulement enchevêtrées dans le roman, mais aussi constitutives de la macro-histoire universelle. De cette façon, il prend conscience de la nécessité de comprendre le passé pour appréhender d’une part la réalité de son époque, et d’autre part sa véritable essence via la découverte du refoulé inconscient.

 

       Par conséquent, N’Dongo investit son œuvre d’un double devoir de mémoire et de transmission d’un héritage historique. Mais cette médiation ne peut se réaliser que par le biais  d’une oralité transcrite. C’est pourquoi Bridge Road s’articule principalement autour d’un schéma dialogique plaçant le narrateur soit en interaction verbale avec un personnage secondaire comme Elodie Laudet, soit en position d’écoute et d’interprétation d’une série d’enregistrements vocaux. Cependant, une telle entreprise à la fois littéraire et humaniste ne saurait aboutir sans un incroyable travail sur la langue. En effet, à travers les dialogues et les nombreuses retranscriptions de témoignages, l’auteur offre au lecteur un formidable panel de styles syntaxiques différents, métissage vocal si affûté qu’il lui donne l’illusion d’entendre la singularité orale de chacun des protagonistes en question. Du jargon populaire et de l’économie lexicale propres aux discours de Simon Harper ou de Robert Dawson, on passe par exemple au verbe relativement soutenu et à la digression narrative de Bonnie Porter. Au bout du compte, ce fabuleux travail tant linguistique qu’esthétique contient en lui-même toute la substance de l’œuvre fragmentaire de l’auteur.

 

    En un mot, N’Dongo signe ici un chef-d’œuvre d’ingéniosité artistique qui renouvelle incontestablement le genre romanesque traditionnel. En redonnant à l’oralité ses lettres de noblesse, l’écrivain se fait donc dépositaire d’une parole interculturelle, au carrefour des peuples et des hémisphères.

 

 

Marine Piriou



[1] Mamadou Mahmoud N’DONGO, Bridge Road, Paris, Ed. Le Serpent à Plumes, 2006.

Par Marine Piriou - Publié dans : Publications
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  • : Marine Piriou
  • marine-piriou
  • : 21/04/1981
  • : USA Miami
  • : Alumna de Northwestern University (USA) et de La Sorbonne, je suis aujourd'hui Attachée d'Enseignement et de Recherche en lettres modernes à l'University of Miami-FL. EMAIL: piriou.marine@wanadoo.fr

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