Article publié
dans la revue Cultures Sud / Notre Librairie n°166, Ed. AFAA - Ministère des Affaires Etrangères, septembre 2007
Du fragment à la mosaïque : itinéraire d’une écriture atypique
Ecrivain et cinéaste, Mamadou Mahmoud N’Dongo est né à Pikine au Sénégal en 1970. Après avoir poursuivi des études en histoire de l’art, littérature et cinéma, cet homme de lettres et d’images est devenu en quelques années l’un des représentants les plus en vue de la nouvelle génération d’écrivains francophones d’Afrique sub-saharienne. En effet, l’originalité de la forme fragmentaire de son écriture lui a valu le salut de la critique dès la publication de ses premiers recueils, L’histoire du fauteuil qui s’amouracha d’une âme[1] en 1997 et L’Errance de Sidiki Bâ[2] en 1999. Son roman Bridge Road[3] fut également fort remarqué à sa sortie en 2006 au point d’être actuellement en cours d’adaptation pour le 7ème art.
Le succès de l’œuvre mosaïque de N’Dongo réside donc avant tout dans sa liberté de plume qui échappe au carcan de la nouvelle ou du roman traditionnels. En s’inspirant implicitement des textes de Borges ou encore de Gay-Lussac, l’auteur compose ses livres tels des patchworks, entrelaçant une multitude de lambeaux issus à la fois du plus profond de son imaginaire et de sa mémoire. Cette écriture énigmatique, voire elliptique, rappelle d’ailleurs celle du romancier algérien Kateb Yacine dont les textes engagés et leur structure révolutionnaire ont inauguré la littérature algérienne moderne de langue française au début des années 1950. A l’instar de cette figure légendaire des lettres francophones du Maghreb, N’Dongo semble également faire partie de ces avant-gardistes qui n’hésitent pas à déconstruire la forme de leur récit jusqu’à se détacher totalement du modèle classique. Dans son univers fantasmagorique, toute histoire en chasse continuellement une autre. Par exemple, la succession effrénée des nouvelles que délivre L’histoire du fauteuil qui s’amouracha d’une âme ressemble au balayement incessant des vagues sur le rivage. Il n’est alors pas surprenant que l’auteur en ait intitulé une Ressac, tant son récit lui-même oscillent en une ondulation narrative chaotique dont les mouvements épousent ceux d’une houle chiffrée qui peut déstabiliser un temps soit peu le lecteur non initié. Mais cet étonnement premier se transmue rapidement en admiration au vu du degré de modernité non seulement structurelle mais aussi essentielle que contient l’œuvre de N’Dongo dans son ensemble.
La forme fragmentaire de ses écrits lui permet d’autre part de faire corps avec la réalité de notre monde contemporain et de son histoire comme en témoigne son second livre L’Errance de Sidiki Bâ. Là encore, l’écrivain joue avec le lecteur qu’il submerge sous des « strates[4] » mémorielles dont la confusion et le désordre tendent vraisemblablement à le désorienter dès l’incipit du carnet. En déstructurant la linéarité chronologique, l’auteur invite ainsi le lecteur au voyage, à l’errance comme l’indique le titre du recueil, à travers les méandres de la mémoire du narrateur en quête de soi. L’Errance de Sidiki Bâ dévoile donc une palette de souvenirs incertains, souvent sombres, douloureux, parfois horribles, que N’Dongo numérote et transcrit sur la page blanche suivant un ordre quasi aléatoire, à l’image même de la réminiscence mémorielle. L’écrivain transforme en quelque sorte ce recueil en métier à tisser biographique, c’est-à-dire à reconstituer l’existence passée d’un survivant ayant réchappé au choc originel d’une guerre sans nom. Cet anonymat traduit d’ailleurs l’indicibilité de l’horreur vécue dont le refoulement partiel s’exprime tout au long du texte par des silences elliptiques. N’Dongo y développe ainsi jusqu’à son paroxysme la forme fragmentaire qu’il avait déjà esquissée dans son précédent recueil L’Histoire du fauteuil qui s’amouracha d’une âme. En somme, tel un peintre impressionniste, l’auteur enrichit son œuvre initiale d’une nouvelle toile composée de touches successives, à la fois poétiques et bouleversantes, qui mises en relation entrent en dialogue les unes avec les autres pour dévoiler un portrait, celui d’un Moi rescapé de l’Enfer, à la recherche de son identité, de son histoire refoulée depuis le traumatisme primitif.
Par conséquent, la violence, le devoir de mémoire, et l’introspection désignent les topoï principaux des textes de N’Dongo. A ceux-ci s’ajoute le thème du racisme que l’écrivain développe particulièrement dans son roman Bridge Road qu’il publiera après six longues années de travail. Ce dernier, inspiré ouvertement du film documentaire de Chantal Akerman intitulé Sud[5], constitue en fait l’œuvre matricielle de ses écrits car, non seulement, ce livre travaille les sujets précédemment stipulés, mais repose aussi sur une structure encore une fois stratifiée : du désespoir d’une mystérieuse femme ayant perdu son époux dans des circonstances relativement troubles, le lecteur découvre sans transition et avec effroi l’histoire douloureuse de la population africaine-américaine victime de nombreux lynchages sous la ségrégation notamment, ainsi que les crimes et actes de torture commis en Amérique latine au 20ème siècle. Cet enchevêtrement narratif apparemment dénué de fil conducteur - fil en réalité incarné par le narrateur-personnage - représente pourtant la filiation de la haine à l’échelle universelle.
La démarche d’écriture de Mamadou Mahmoud N’Dongo est ainsi celle d’un homme sensible, scrutant le monde contemporain dans ses moindres détails, s’interrogeant sur les causes historiques et fondatrices de la réalité actuelle, pour pouvoir enfin analyser leurs conséquences sur l’individu en tant que sujet ambivalent, à la fois conscient et inconscient de ses origines, de son essence. Lire son œuvre s’apparente donc à une investigation au cœur même de notre passé, de ce « souvenir commun, que chacun chercherait à restituer de la façon la plus précise[6] », pour tenter de comprendre le réel dans lequel nous évoluons ainsi que notre propre germination identitaire et imaginaire.
Marine Piriou
[1] Mamadou Mahmoud N’DONGO, L’Histoire du fauteuil qui s’amouracha d’une âme, Paris, Ed. L’Harmattan, coll. Encres Noires, 1997.
[2] Mamadou Mahmoud N’DONGO, L’Errance de Sidiki Bâ, Paris, Ed. L’Harmattan, coll. Encres Noires, 1999.
[3] Mamadou Mahmoud N’DONGO, Bridge Road, Paris, Ed. Le Serpent à Plumes, 2006.
[4] Mamadou Mahmoud N’DONGO, L’Errance de Sidiki Bâ, op. cit., p.111.
[5] Chantal Akerman, Sud, France-Belgique, Prod. AMIP / Paradise Films / Chemah I.S.,1999.
[6] L’Errance de Sidiki Bâ, p.111.
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