Lundi 17 décembre 2007
La langue française et son double féminin 
dans
Le Polygone étoilé de Kateb Yacine
 
 
         Emouvant et constructif, tels sont les adjectifs qui qualifient le mieux le documentaire filmique de Stéphane Gatti intitulé Kateb Yacine, un poète en trois langues[1]. Cet entretien réalisé peu de temps avant la disparition de Kateb nous donne en effet la chance de partager un moment privilégié, rythmé par la vivacité des propos de l’écrivain algérien sur l’histoire de son pays plurilingue et sa quête éperdue d’identité. Afin de poursuivre cette démarche de transmission de la parole katébienne, je souhaiterais à mon tour expliciter la problématique linguistique que révèle ses textes en exposant la relation ambiguë qu’il entretient avec la langue française et son double féminin dans son œuvre matricielle, Le Polygone étoilé[2] (1966).
 
Pour illustrer les conséquences dramatiques de l’histoire franco-algérienne sur le Moi de l’individu colonisé qu’il représente, Kateb introduit dans Le Polygone étoilé quelques séquences de rêveries autour des charmes d’une institutrice française, charmes en réalité trompeurs car vecteurs de l’acculturation dévastatrice venue de métropole. L’ultime scène de l’œuvre en demeure néanmoins la plus significative puisqu’elle témoigne du premier choc culturel ressenti par l’auteur, à l’âge de 7 ans, lors de sa rencontre avec le monde géopolitique colonial. D’une manière autobiographique, Kateb y décrit la naissance de son profond complexe psychologique, de son « exil intérieur » (p.181), engendré par le bouleversement traumatique de ses rapports avec sa mère, lui-même corrélat de l’enseignement occidental. Par peur d’une potentielle discrimination et de la souffrance qui en résulterait, son père le force en effet à intégrer une école française, « la gueule du loup » (p.181) comme il l’appelle métaphoriquement, qui l’obligera à refouler sa langue maternelle pour assimiler celle du colonisateur, le français, dont la parfaite maîtrise sera son seul espoir de pouvoir revenir un jour à son « point de départ » (p.180), à ses racines.  Pour Kateb, l’émergence de cette rupture et aliénation, qui lui fit perdre à la fois son lien intime avec sa mère et son langage au cours de son enfance, représente donc « le piège » (p.181) caractéristique des Temps Modernes. Ses dernières paroles en témoignent : 

Jamais je n’ai cessé, même aux jours de succès près de l’institutrice, de ressentir au fond de moi cette seconde rupture du lien ombilical, cet exil intérieur qui ne rapprochait plus l’écolier de sa mère que pour les arracher, chaque fois un peu plus, au murmure du sang, aux frémissements réprobateurs d’une langue bannie, secrètement, d’un même accord, aussitôt brisé que conclu… Ainsi avais-je perdu tout à la fois ma mère et son langage, les seuls trésors inaliénables – et pourtant aliénés ! (p.181-182)
 
            Or selon Kateb, cet exemple de transmutation, à la fois affective et culturelle, justifie l’intervention ponctuelle des Ancêtres dans le texte afin de mettre en garde les autres personnages, leurs descendants, contre cette passion létale pour le verbe français conjugué au féminin. En effet, l’intrusion fantasmagorique de cette institutrice qui rappelle étrangement l’amante à la « beauté figée dans le secret » (p.20), c’est-à-dire Nedjma, présuppose la menace d’une rupture avec les origines ancestrales et « la disparition non seulement d’un sens mais de tout un système d’interprétation[3] ». Par amour, tout descendant pourrait donc se laisser dangereusement piéger par le discours de cette femme de lettres et de chair qui l’entraînerait ensuite vers un exil certain. Au milieu de la description d’un rêve traumatique, Kateb, ou l’un de ses doubles, interpelle d’ailleurs cette figure féminine, synonyme de déracinement : « Tu t’éloignais toujours dans la mer trouble, sur un fond violent. Un rêve dans un rêve » (p.20). La parole de l’amante, de cette Nedjma hors du réel, fantasmatique, s’en suit alors, renforçant l’idée d’une contemplation envoûtante : « Je t’offre mon corps en étoile de mer, mes yeux sombrés et le sel de ma langue » (p.20). Incarnation d’une tentation charnelle interdite, de la dépossession linguistique, et d’une rupture irrémédiable avec la terre maternelle, la séductrice est enfin présentée sous les traits sataniques d’une « sorcière » (p.21) qu’il faut fuir pour éviter le « dépeuplement » (p.21) en cours, et protéger de ce fait ce lien intime qui rattache l’individu à ses racines, à sa matrice originaire.
 
Cette prise de conscience de l’écrivain en tant qu’héritier d’une filiation ancestrale n’émanerait-elle pas du souvenir de « la langue inoubliable de l’origine[4] », fécondes des vertus inculquées par le Fondateur à ses descendants ? Selon les Ancêtres en effet, « toute passion se perd dans la sournoise anesthésie de nos créatures préférées […] » (p.18). La menace de la passion provient donc du bouleversement qu’elle engendre, à savoir le renversement de l’ordre des êtres devenus choses : du statut de possédant, on passe à celui de possédé. Ceci explique pourquoi le désir de maîtrise de la langue française exprimé par Kateb enfant induit inévitablement la perte de son lien privilégié avec sa propre culture maternelle.  Il voulait posséder cette langue étrangère pour pouvoir à la fois s’en jouer à sa guise et se libérer à travers elle ; il en fut au contraire profondément métamorphosé au point de se sentir emprisonné dans l’incertitude subjective, dans cette blessure qu’il ne cesse de décrire compulsivement tout au long du Polygone étoilé.
 
En conséquence, l’auteur décide de détruire l’emprise qu’exerce cette abstraction féminine sur lui. Il s’interroge cependant : « c’est le moment de retourner au désert, ai-je besoin de tant de force ? » (p.23). Cette question indique de nouveau la subsistance d’un doute dans l’esprit de Kateb, doute similaire à l’incertitude subjective que nous venons de définir et qui remet en cause sa volonté d’échapper à cette mystérieuse étrangère. Serait-il véritablement capable de résister à la tentation incarnée par cette femme, source à la fois de refoulement et de substitution linguistiques ? Il confesse malheureusement sa faiblesse : « un signe de toi et je reviens comme un cloporte » (p.23). L’apparition soudaine des ancêtres dans son discours lui redonne alors la force de proclamer ces adieux à l’amante, et par la même « de sortir de l’impasse du texte en tant que texte en français [5] », c’est-à-dire écrit dans l’alter lingua de l’intruse : « tu es chaleureuse et faite pour errer librement, nos ancêtres n’ayant jamais détourné leurs compagnes, comment t’offrirais-je de partir avec moi ? » (p.24). La délivrance se fait enfin par l’oubli douloureux du portrait de la femme, par l’éloignement et la disparition de son image envoûtante : « en larmes, je te vois m’arracher les images une à une, c’est une impression d’océans qui me ferment le bec. Je ne me souviens pas ! » (p.24). Pour Kateb, cette rupture passionnelle consommée ne constitue néanmoins qu’un prélude à un autre décrochage, à savoir l’exil, et non à un retour aux racines originaires dans le désert.
 
A l’enfermement que suggèrent la tradition ancestrale ou le régime colonial, Kateb préfère ainsi la liberté de l’errance dans l’entre-deux mondes linguistiques et culturels via « un surinvestissement conscient et/ou inconscient à la fois de l’enquête historique et de la quête esthétique [6] ». Il enrichit donc sa langue d’écriture, autrefois symbole du conquérant occidental, de son expérience d’exilé, d’être multiculturel, pour qu’elle devienne progressivement une langue émancipatrice, tournée vers l’avenir et non plus le passé. La transformation de cette langue française sous la plume de l’écrivain en fait alors un outil au service de la créolisation de l’œuvre katébienne, mais aussi de la construction d’un univers interculturel. En somme, à travers une écriture subjective et un genre unique car pluriel, Le Polygone étoilé déconstruit ou renverse les modèles, qu’ils soient occidentaux ou traditionnels. Les formes littéraires et les styles linguistiques de ce recueil sont en effet si différents qu’ils rappellent chacun des angles aigus du polygone, dépassant de facto la littérature pour laisser place au rayonnement de l’Algérie rêvée. En tant que matrice de la mosaïque d’écritures katébiennes, Le Polygone étoilé représente en définitif le masque symbolique de cette civilisation algérienne à bâtir ainsi que la persona de ce fondateur de la littérature algérienne moderne de langue française qu’est Kateb Yacine lui-même.
 
 
Marine Piriou
 
 

[1] GATTI Stéphance, Kateb Yacine, un poète en trois langues, « La Parole Errante », Paris, 1994
[2] KATEB Yacine, Le Polygone étoilé, Paris, Ed. du Seuil, 1997
[3] CHIKHI Beïda, « L’interprète en sons et lumières », in Les Ecrivains francophones interprètes de l’histoire : Entre filiation et dissidence, collectif sous la dir. de B. Chikhi et M. Quaghebeur, Bruxelles, Ed. P.I.E. Peter Lang, 2006, Loc. cit., p.372
[4] Id., Introduction du collectif, p.12
[5] LAROUSSI Farid, « Le principe d’incertitude chez Kateb Yacine », in Expressions maghrébines : Qu’est-ce qu’un auteur maghrébin ?, revue de la C.I.C.L.I.M., Florida State University, Ed. Winthrop-King Institute for Contemporary French and Francophone Studies, vol.1, n°1, été 2002, Loc. cit., p.105  
[6] CHIKHI Beïda, « L’interprète en sons et lumières », p.380
Par Marine Piriou - Publié dans : Critique
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Lundi 17 décembre 2007
Ormerod, l’inclassable 
 
  Ormerod.jpg  
 
Œuvre à la fois archipelique et cyclonique, Ormerod[1] est une création fragmentaire à la croisée des vents venus d’Afrique caressant les côtes insulaires de ce monde dans lequel se côtoient réalité et imaginaire. Malgré la tentative illusoire de l’éditeur de classifier ce livre dans la grande famille romanesque, il n’en demeure pas moins qu’Edouard Glissant rompt ici avec la notion de genre littéraire, transmuant le supposé roman en une totalité tourbillonnante composée notamment d’une multitude de télescopages spatio-temporels, de récits historiques, de réflexions philosophiques, de dialogues directs avec le lecteur, sans oublier un entremêlement d’ « éléments-ciments » telles que la fiction et l’art poétique.  
La forme spiralée d’Ormerod en est d’ailleurs représentative. Selon la table des matières, l’œuvre se divise en effet en six parties respectivement intitulées « Deux prétextes », « Le Piton Flore », « Les Gros Mornes », « Orestile », « Annexes et Affluents », et « Datation ». De la faille originelle pré-textuelle on aboutit ainsi à une mise en relation générale via une suite d’enroulements non seulement historiques mais aussi « géopoétiques ». Cependant, la réalité structurale d’Ormerod semble plus complexe car fondée sur une imbrication de chapitres (titrés ou non) dont la densité fluctue de la goutte d’eau fragile au déferlement de l’océan vengeur. De surcroît, la syntaxe glissantienne elle-même épouse ce modèle oscillatoire puisqu’elle passe de l’écume au déchaînement lexical ponctué d’innombrables virgules, ondulation sémiotique rappelant sciemment l’image du mouvement infini des vagues embrassées par Éole. La circonvolution syntaxique et a fortiori structurelle d’Ormerod symbolise donc l’interpénétration de ces éléments naturels et féconds que sont entre autres l’air et l’eau comme si la fertilité de toute chose ou de tout être ne pouvait émaner que d’un « Chaos-monde » (p.325) primordial, d’une apocalypse révélatrice de l’invisible, du sens existentiel d’un Je en perpétuelle interaction avec autrui depuis les temps anciens « aux temps actuels et déjà futurs » (p.13). Les paroles prophétiques de l’écrivain en témoignent :
 
Bientôt, demain, un monstrueux raclement des plaques d’en dessous provoque – comme une écriture cassée concassée qui d’elle-même s’emporte et se meurtrit – l’apocalypse qui engloutit ces terres et submerge la mer elle-même, dans une furie d’eau sans dimension ni intention, et de vent sans direction. (p.16)
 
A travers la poétique de l’éclatement formel et essentiel, Glissant revêt donc l’habit du conteur qui, d’un cri – celui des origines - dit le monde dans sa globalité. La réminiscence quasi compulsive de l’histoire occultée de la Traite et de la Résistance marronne, la quête des mystérieuses traces constitutives du palimpseste de notre réel, et le refus de la racine unique au profit de la généalogie rhizomique désignent ainsi les quatre membres du corps textuel d’Ormerod. En effet, selon l’auteur, « quand nous dérivons d’un continent à un autre, déportés ou transbahutés, sur le chemin nous enfantons des archipels » (p.221). Glissant définit ici sa conception de la Relation au monde nécessairement intersubjective, médiatrice, et de ce fait garante du droit fondamental qu’est « la liberté de tous » (p.224), ce même droit dont ont été déchus les peuples du Sud au cours des cinq derniers siècles de domination occidentale.   
En somme, Ormerod n’incarnerait-il pas la maïeutique glissantienne qui tend à dévoiler l’ensemble des maillons filiaux de l’humanité en devenir ? Page après page, l’écrivain égraine ainsi le chapelet matriciel, et pourtant inaperçu, des diversités de notre réalité, convaincu qu’ « il nous faut regarder partout alentour, dans les recoins des temps, soulever les forêts des Traces et les sables des Salines pour surprendre ce qui s’agite en dessous » (p.49) et appréhender la stratification interculturelle de notre présent. L’œuvre cyclonique se fait donc miroir de l’ambiguïté du rapport à l’autre au fil des âges, ambivalence de l’entre-deux source de passion mais dénuée de morale (cf. p.129). C’est d’ailleurs pourquoi Glissant a volontairement choisi de s’émanciper du carcan romanesque car, d’après ses propres termes, « l’histoire engendre son récit, qui l’entraîne à des profonds nouveaux, la langue du récit hésite au bord de ses obscurités » (p.95). La linéarité étant incapable de représenter la totalité vivante et mouvante du monde, l’auteur y substitue conséquemment et naturellement le mouvement spiralé de la « digenèse[2] », composition mosaïque dont la dimension dépasse celle de la littérature pour susciter en chacun « la révolution de l’esprit » (p.240), c’est-à-dire la prise de conscience de son passé et de ses conséquences actuelles, voire futures, via la quête de la trace et l’établissement d’un véritable dialogue transcontinental.
 
 
Marine Piriou
 
 

[1] Edouard GLISSANT, Ormerod, Paris, Ed. Gallimard, 2003. Toutes les citations extraites de ce livre seront suivies de leur numéro de page entre parenthèses.
[2] Alain MASCAROU, “Traite, traces, tresses: Edouard Glissant, historien des Batoutos”, dans Les Ecrivains francophones interprètes de l’Histoire : entre filiation et dissidence, dir. Beïda Chikhi et Marc Quaghebeur, P.I.E. Peter Lang S.A., Editions scientifiques internationales, Bruxelles, 2006.
Par Marine Piriou - Publié dans : Critique
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  • : Marine Piriou
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  • : 21/04/1981
  • : USA Miami
  • : Alumna de Northwestern University (USA) et de La Sorbonne, je suis aujourd'hui Attachée d'Enseignement et de Recherche en lettres modernes à l'University of Miami-FL. EMAIL: piriou.marine@wanadoo.fr

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