Lundi 17 décembre 2007

L’art de conter la politique

 

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         A la croisée du conte et de l’autobiographie, Un mouton dans la baignoire est un succulent mélange de réflexions pertinentes et sarcastiques sur le disfonctionnement de l’appareil politique français à partir de l’expérience singulière de son auteur, Azouz Begag, romancier et sociologue projeté du jour au lendemain au rang de Ministre délégué à la Promotion de l’égalité des chances. Ce livre, vierge de chapitre défini, ressemble en fait à un carnet de bord dans lequel l’écrivain relate, avec discernement et par le biais d’une subtile touche d’ironie, les épreuves traversées au cours de ses deux années passées au sein du gouvernement. 

Azouz Begag nous apprend tout d’abord la solitude qui entoure l’homme politique en fonction, via la peinture de sa propre condition de serviteur étatique à qui le pouvoir en place confia, un certain 2 juin 2005, un ministère fantôme incapable d’agir car dénué de véritable structure et de budget. Le lecteur découvre alors, page après page, l’extrême dureté de la vie interministérielle. En effet, individualisme, trahison, règlement de compte, manipulation médiatique semblent être les maîtres mots de la routine politicienne que nous décrit l’ancien Ministre redevenu kateb. Chaque fragment de son cahier nous transporte du côté cour au côté jardin de ce théâtre républicain en constante mouvance, tout en nous révélant progressivement le masque janusien de cruauté des acteurs en scène. Begag nous dévoile ainsi les multiples monstruosités des personae gouvernementales, anomalies bafouant les valeurs constitutionnelles et allant conséquemment à l’encontre de l’intérêt général au bénéfice du particulier. Il nous confie par exemple les humiliations et insultes d’ordre racial, pour ne pas dire raciste, dont il a été victime au profit notamment d’un autre sujet du monde politique aujourd’hui souverain : interpellations dégradantes ressurgies d’un temps colonial pourtant révolu, mise à l’écart systématique lors des rassemblements politiques, spoliation du travail réalisé, et cetera. C’est pourquoi l’écrivain définit l’univers obscur de la sphère publique telle une « cage[1] » à l’intérieur de laquelle s’entredévorent des fauves affamés de pouvoir, et non de devoir. C’est aussi la raison pour laquelle il nous inculque d’une façon si poétique l’importance de la vénération du lien filial, ombilic originel salutaire, seul capable de protéger l’individu contre toute forme d’aliénation. Lors d’un entretien accordé à la journaliste Anne Pitteloup, Begag déclare d’ailleurs à cet égard : « mon père m’a appris à nourrir cette valeur essentielle qu’est la dignité, et le respect de soi[2] ».

A l’écoute de cette figure paternelle et de ses chers ancêtres tutélaires, l’auteur transcende donc son texte en l’enrichissant d’une dimension esthétique fondée sur un langage métaphorique d’une extrême sensibilité, comme si l’auteur n’avait de cesse de revenir à ses racines, à son royaume d’enfance. Ce livre que Begag dédie d’une manière extrêmement émouvante à son frère disparu et « à la France du respect et de la tolérance[3] » dépasse ainsi le carcan du simple pamphlet politique. En dénonçant les dérives quasi barbares de la machine républicaine et, a fortiori, de cette société du rejet de l’Autre qu’elle engendre, l’écrivain dévoile la véritable nature de l’engagement artistique, à savoir celui qui suscite la prise de conscience citoyenne face à une doctrine nationaliste, celui-là même qui met en lumière un monde infini de possibles que quelques hauts placés refusent de voir. De ce fait, Begag se définit tel « un ouvreur de portes, d’horizons, de mentalités » grâce à la complémentarité de ses multiples facettes bicéphales que trop souvent l’on oppose. A la fois homme de lettres et politique, Français de naissance et descendant d’une famille algérienne, l’écrivain estompe les clivages arbitraires séparant ces catégories disciplinaires ou sociales pour promouvoir un modèle de pensée mettant en exergue l’interculturalité au sens large. En somme, ce livre testimonial constitue une trace essentielle car unique dans l’histoire de la politique française que le lecteur-électeur devra interpréter pour espérer retrouver la piste qui le guidera au-delà du désert socio-politique hexagonal.

 

 

 

                                                                                                                        Marine Piriou



[1] Azouz BEGAG, Un mouton dans la baignoire, Ed. Fayard, Paris, 2007, p.54.

[2] Anne PITTELOUP, « Ecrire ne suffit pas », entretien publié dans Le Mag rendez-vous culturel du Courrier, 09 juin 2007.

[3] Azouz BEGAG, op. cit., p. 7.

Par Marine Piriou - Publié dans : Critique
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Profil

  • : Marine Piriou
  • marine-piriou
  • : 21/04/1981
  • : USA Miami
  • : Alumna de Northwestern University (USA) et de La Sorbonne, je suis aujourd'hui Attachée d'Enseignement et de Recherche en lettres modernes à l'University of Miami-FL. EMAIL: piriou.marine@wanadoo.fr

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