Ormerod,
l’inclassable
Œuvre à la fois archipelique et cyclonique, Ormerod[1] est une création
fragmentaire à la croisée des vents venus d’Afrique caressant les côtes insulaires de ce monde dans lequel se côtoient réalité et imaginaire. Malgré la tentative illusoire de l’éditeur de
classifier ce livre dans la grande famille romanesque, il n’en demeure pas moins qu’Edouard Glissant rompt ici avec la notion de genre littéraire, transmuant le supposé roman en
une totalité tourbillonnante composée notamment d’une multitude de télescopages spatio-temporels, de récits historiques, de réflexions philosophiques, de dialogues directs avec le lecteur, sans
oublier un entremêlement d’ « éléments-ciments » telles que la fiction et l’art poétique.
La forme spiralée d’Ormerod en est d’ailleurs représentative. Selon la table des matières, l’œuvre se divise en effet en six parties respectivement
intitulées « Deux prétextes », « Le Piton Flore », « Les Gros Mornes », « Orestile », « Annexes et Affluents », et « Datation ». De la
faille originelle pré-textuelle on aboutit ainsi à une mise en relation générale via une suite d’enroulements non seulement historiques mais aussi « géopoétiques ». Cependant,
la réalité structurale d’Ormerod semble plus complexe car fondée sur une imbrication de chapitres (titrés ou non) dont la densité fluctue de la goutte d’eau fragile au déferlement de
l’océan vengeur. De surcroît, la syntaxe glissantienne elle-même épouse ce modèle oscillatoire puisqu’elle passe de l’écume au déchaînement lexical ponctué d’innombrables virgules, ondulation
sémiotique rappelant sciemment l’image du mouvement infini des vagues embrassées par Éole. La circonvolution syntaxique et a fortiori structurelle d’Ormerod symbolise donc
l’interpénétration de ces éléments naturels et féconds que sont entre autres l’air et l’eau comme si la fertilité de toute chose ou de tout être ne pouvait émaner que d’un
« Chaos-monde » (p.325) primordial, d’une apocalypse révélatrice de l’invisible, du sens existentiel d’un Je en perpétuelle interaction avec autrui depuis les temps anciens « aux
temps actuels et déjà futurs » (p.13). Les paroles prophétiques de l’écrivain en témoignent :
Bientôt, demain, un monstrueux raclement des plaques d’en dessous provoque – comme une écriture cassée concassée qui d’elle-même s’emporte et se meurtrit –
l’apocalypse qui engloutit ces terres et submerge la mer elle-même, dans une furie d’eau sans dimension ni intention, et de vent sans direction. (p.16)
A travers la poétique de l’éclatement formel et essentiel, Glissant revêt donc l’habit du conteur qui, d’un cri – celui des origines - dit
le monde dans sa globalité. La réminiscence quasi compulsive de l’histoire occultée de la Traite et de la Résistance marronne, la quête des mystérieuses traces constitutives du palimpseste de
notre réel, et le refus de la racine unique au profit de la généalogie rhizomique désignent ainsi les quatre membres du corps textuel d’Ormerod. En effet, selon l’auteur, « quand
nous dérivons d’un continent à un autre, déportés ou transbahutés, sur le chemin nous enfantons des archipels » (p.221). Glissant définit ici sa conception de la Relation au
monde nécessairement intersubjective, médiatrice, et de ce fait garante du droit fondamental qu’est « la liberté de tous » (p.224), ce même droit dont ont été déchus les peuples du Sud
au cours des cinq derniers siècles de domination occidentale.
En somme, Ormerod n’incarnerait-il pas la maïeutique glissantienne qui tend à dévoiler l’ensemble des maillons filiaux de l’humanité en devenir ?
Page après page, l’écrivain égraine ainsi le chapelet matriciel, et pourtant inaperçu, des diversités de notre réalité, convaincu qu’ « il nous faut regarder partout alentour, dans les
recoins des temps, soulever les forêts des Traces et les sables des Salines pour surprendre ce qui s’agite en dessous » (p.49) et appréhender la stratification interculturelle de notre
présent. L’œuvre cyclonique se fait donc miroir de l’ambiguïté du rapport à l’autre au fil des âges, ambivalence de l’entre-deux source de passion mais dénuée de morale (cf. p.129).
C’est d’ailleurs pourquoi Glissant a volontairement choisi de s’émanciper du carcan romanesque car, d’après ses propres termes, « l’histoire engendre son récit, qui
l’entraîne à des profonds nouveaux, la langue du récit hésite au bord de ses obscurités » (p.95). La linéarité étant incapable de représenter la totalité vivante et mouvante du monde, l’auteur y
substitue conséquemment et naturellement le mouvement spiralé de la « digenèse[2] », composition mosaïque dont la dimension dépasse celle de la littérature pour susciter en chacun « la révolution
de l’esprit » (p.240), c’est-à-dire la prise de conscience de son passé et de ses conséquences actuelles, voire futures, via la quête de la trace et l’établissement d’un véritable
dialogue transcontinental.
Marine Piriou
[1] Edouard GLISSANT, Ormerod, Paris, Ed. Gallimard, 2003. Toutes
les citations extraites de ce livre seront suivies de leur numéro de page entre parenthèses.
[2] Alain MASCAROU, “Traite, traces, tresses: Edouard Glissant, historien
des Batoutos”, dans Les Ecrivains francophones interprètes de l’Histoire : entre filiation et dissidence, dir. Beïda Chikhi et Marc Quaghebeur, P.I.E. Peter Lang S.A., Editions
scientifiques internationales, Bruxelles, 2006.
Par Marine Piriou
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Publié dans : Critique
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