La langue française et son double féminin
dans Le Polygone étoilé de Kateb Yacine
Emouvant et constructif, tels sont les adjectifs qui qualifient le mieux le documentaire filmique de
Stéphane Gatti intitulé Kateb Yacine, un poète en trois langues[1]. Cet entretien réalisé peu de temps avant la disparition de
Kateb nous donne en effet la chance de partager un moment privilégié, rythmé par la vivacité des propos de l’écrivain algérien sur l’histoire de son pays plurilingue et sa quête
éperdue d’identité. Afin de poursuivre cette démarche de transmission de la parole katébienne, je souhaiterais à mon tour expliciter la problématique linguistique que révèle ses textes en
exposant la relation ambiguë qu’il entretient avec la langue française et son double féminin dans son œuvre matricielle, Le Polygone étoilé[2] (1966).
Pour illustrer les conséquences dramatiques de l’histoire franco-algérienne sur le Moi de l’individu colonisé qu’il représente, Kateb
introduit dans Le Polygone étoilé quelques séquences de rêveries autour des charmes d’une institutrice française, charmes en réalité trompeurs car vecteurs de l’acculturation
dévastatrice venue de métropole. L’ultime scène de l’œuvre en demeure néanmoins la plus significative puisqu’elle témoigne du premier choc culturel ressenti par l’auteur, à l’âge de 7 ans, lors
de sa rencontre avec le monde géopolitique colonial. D’une manière autobiographique, Kateb y décrit la naissance de son profond complexe psychologique, de son « exil
intérieur » (p.181), engendré par le bouleversement traumatique de ses rapports avec sa mère, lui-même corrélat de l’enseignement occidental. Par peur d’une potentielle discrimination et de
la souffrance qui en résulterait, son père le force en effet à intégrer une école française, « la gueule du loup » (p.181) comme il l’appelle métaphoriquement, qui l’obligera à refouler
sa langue maternelle pour assimiler celle du colonisateur, le français, dont la parfaite maîtrise sera son seul espoir de pouvoir revenir un jour à son « point de départ » (p.180), à
ses racines. Pour Kateb, l’émergence de cette rupture et aliénation, qui lui fit perdre à la fois son lien intime avec sa mère et son langage au cours de son enfance,
représente donc « le piège » (p.181) caractéristique des Temps Modernes. Ses dernières paroles en témoignent :
Jamais je n’ai cessé, même aux jours de succès près de l’institutrice, de ressentir au fond de moi cette seconde rupture du lien ombilical, cet exil intérieur qui ne rapprochait plus l’écolier
de sa mère que pour les arracher, chaque fois un peu plus, au murmure du sang, aux frémissements réprobateurs d’une langue bannie, secrètement, d’un même accord, aussitôt brisé que conclu…
Ainsi avais-je perdu tout à la fois ma mère et son langage, les seuls trésors inaliénables – et pourtant aliénés ! (p.181-182)
Or selon Kateb, cet exemple de transmutation, à la fois affective et
culturelle, justifie l’intervention ponctuelle des Ancêtres dans le texte afin de mettre en garde les autres personnages, leurs descendants, contre cette passion létale pour le verbe français
conjugué au féminin. En effet, l’intrusion fantasmagorique de cette institutrice qui rappelle étrangement l’amante à la « beauté figée dans le secret » (p.20), c’est-à-dire Nedjma,
présuppose la menace d’une rupture avec les origines ancestrales et « la disparition non seulement d’un sens mais de tout un système d’interprétation[3] ». Par amour, tout descendant pourrait donc se laisser dangereusement piéger par le discours de cette femme de lettres et de chair qui l’entraînerait
ensuite vers un exil certain. Au milieu de la description d’un rêve traumatique, Kateb, ou l’un de ses doubles, interpelle d’ailleurs cette figure féminine, synonyme de
déracinement : « Tu t’éloignais toujours dans la mer trouble, sur un fond violent. Un rêve dans un rêve » (p.20). La parole de l’amante, de cette Nedjma hors du réel, fantasmatique,
s’en suit alors, renforçant l’idée d’une contemplation envoûtante : « Je t’offre mon corps en étoile de mer, mes yeux sombrés et le sel de ma langue » (p.20). Incarnation d’une tentation
charnelle interdite, de la dépossession linguistique, et d’une rupture irrémédiable avec la terre maternelle, la séductrice est enfin présentée sous les traits sataniques d’une
« sorcière » (p.21) qu’il faut fuir pour éviter le « dépeuplement » (p.21) en cours, et protéger de ce fait ce lien intime qui rattache l’individu à ses racines, à sa matrice
originaire.
Cette prise de conscience de l’écrivain en tant qu’héritier d’une filiation ancestrale n’émanerait-elle pas du souvenir de « la langue inoubliable de
l’origine[4] », fécondes des vertus inculquées par le Fondateur à ses descendants ? Selon les Ancêtres en effet, « toute passion
se perd dans la sournoise anesthésie de nos créatures préférées […] » (p.18). La menace de la passion provient donc du bouleversement qu’elle engendre, à savoir le renversement de
l’ordre des êtres devenus choses : du statut de possédant, on passe à celui de possédé. Ceci explique pourquoi le désir de maîtrise de la langue française exprimé par Kateb
enfant induit inévitablement la perte de son lien privilégié avec sa propre culture maternelle. Il voulait posséder cette langue étrangère pour pouvoir à la fois s’en jouer à sa guise et se
libérer à travers elle ; il en fut au contraire profondément métamorphosé au point de se sentir emprisonné dans l’incertitude subjective, dans cette blessure qu’il ne cesse de décrire
compulsivement tout au long du Polygone étoilé.
En conséquence, l’auteur décide de détruire l’emprise qu’exerce cette abstraction féminine sur lui. Il s’interroge cependant : « c’est le moment de
retourner au désert, ai-je besoin de tant de force ? » (p.23). Cette question indique de nouveau la subsistance d’un doute dans l’esprit de Kateb, doute similaire à
l’incertitude subjective que nous venons de définir et qui remet en cause sa volonté d’échapper à cette mystérieuse étrangère. Serait-il véritablement capable de résister à la
tentation incarnée par cette femme, source à la fois de refoulement et de substitution linguistiques ? Il confesse malheureusement sa faiblesse : « un signe de toi et je reviens comme
un cloporte » (p.23). L’apparition soudaine des ancêtres dans son discours lui redonne alors la force de proclamer ces adieux à l’amante, et par la même « de sortir de l’impasse du
texte en tant que texte en français [5] », c’est-à-dire écrit dans l’alter lingua de l’intruse : « tu es chaleureuse et faite pour errer
librement, nos ancêtres n’ayant jamais détourné leurs compagnes, comment t’offrirais-je de partir avec moi ? » (p.24). La délivrance se fait enfin par l’oubli douloureux du portrait de
la femme, par l’éloignement et la disparition de son image envoûtante : « en larmes, je te vois m’arracher les images une à une, c’est une impression d’océans qui me ferment le bec. Je ne me
souviens pas ! » (p.24). Pour Kateb, cette rupture passionnelle consommée ne constitue néanmoins qu’un prélude à un autre décrochage, à savoir l’exil, et non à un retour aux
racines originaires dans le désert.
A l’enfermement que suggèrent la tradition ancestrale ou le régime colonial, Kateb préfère ainsi la liberté de l’errance dans l’entre-deux
mondes linguistiques et culturels via « un surinvestissement conscient et/ou inconscient à la fois de l’enquête historique et de la quête esthétique [6] ». Il enrichit donc sa langue d’écriture, autrefois symbole du conquérant occidental, de son expérience d’exilé, d’être multiculturel, pour qu’elle devienne
progressivement une langue émancipatrice, tournée vers l’avenir et non plus le passé. La transformation de cette langue française sous la plume de l’écrivain en fait alors un outil au service de
la créolisation de l’œuvre katébienne, mais aussi de la construction d’un univers interculturel. En somme, à travers une écriture subjective et un genre unique car pluriel, Le Polygone
étoilé déconstruit ou renverse les modèles, qu’ils soient occidentaux ou traditionnels. Les formes littéraires et les styles linguistiques de ce recueil sont en effet si différents qu’ils
rappellent chacun des angles aigus du polygone, dépassant de facto la littérature pour laisser place au rayonnement de l’Algérie rêvée. En tant que matrice de la mosaïque d’écritures
katébiennes, Le Polygone étoilé représente en définitif le masque symbolique de cette civilisation algérienne à bâtir ainsi que la persona de ce fondateur de la littérature algérienne
moderne de langue française qu’est Kateb Yacine lui-même.
Marine Piriou
[1] GATTI Stéphance, Kateb Yacine, un poète en trois langues, « La Parole Errante », Paris, 1994
[2] KATEB Yacine, Le Polygone étoilé, Paris, Ed. du Seuil, 1997
[3] CHIKHI Beïda, « L’interprète en sons et lumières », in Les
Ecrivains francophones interprètes de l’histoire : Entre filiation et dissidence, collectif sous la dir. de B. Chikhi et M. Quaghebeur, Bruxelles, Ed. P.I.E. Peter Lang, 2006, Loc.
cit., p.372
[4] Id., Introduction du collectif, p.12
[5] LAROUSSI Farid, « Le principe d’incertitude chez Kateb Yacine », in
Expressions maghrébines : Qu’est-ce qu’un auteur maghrébin ?, revue de la C.I.C.L.I.M., Florida State University, Ed. Winthrop-King
Institute for Contemporary French and Francophone Studies, vol.1, n°1, été 2002, Loc. cit., p.105
[6] CHIKHI Beïda, « L’interprète en sons et lumières »,
p.380
Par Marine Piriou
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Publié dans : Critique
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