Un pèlerinage obscure au cœur de l’hydre
mafieuse
Article publié dans Cultures Sud / Notre Librairie, n°170, septembre 2008
El Hadj[1], le dernier roman de Mamadou M. N’Dongo, nous plonge dans l’univers sombre et angoissant de la criminalité de la banlieue parisienne, un monde impitoyable où l’individu semble condamné à une double relégation à la fois par l’état et le communautarisme si prompt de la pègre. A travers l’œil du personnage éponyme – d’origine africaine comme l’ensemble des personnages du récit -, nous découvrons les valeurs et principes de ce milieu en constante mouvance. Son réseau tentaculaire nous embrasse puis nous immerge au sein d’une arborescence façonnée par de multiples rivalités, subordinations, alliances, et règlements de compte sanglants. Le réalisme saisissant des scènes et dialogues de l’œuvre ne serait d’ailleurs sans rappeler Le Parrain de Francis Ford Coppola par sa dimension élégiaque. Mais plus encore, El Hadj résonne dans l’esprit du lecteur tel un requiem.
Le livre se présente en effet sous la forme d’une poésie musicale à l’instar des titres de ses chapitres – Ainsi La Nuit[2], Ballade, Prélude, Rhapsodie, Nocturnes, Psaumes – qui se heurtent à la violence et la perversité de la Cité. Cette opposition se retrouve également aux niveaux structurel et textuel de l’œuvre : d’une scène post-mortem datée du 24 décembre, l’auteur nous projette sans transition dans le passé, à un moment qui s’avèrera le dernier point d’équilibre entre les différents clans filiaux ; s’en suit une reprise linéaire de la chronologie narrative jusqu’à l’excipit. Contrairement à l’ascendance analeptique qui met en exergue l’omnipotence d’un ordre hiérarchique stable, le second mouvement temporel du roman - descendant – matérialise littéralement une chute vers le chaos anarchique. L’auteur boucle le cycle narratif de son œuvre par une ultime description concise, brutale, dénuée de sentiment, laissant le lecteur à sa réflexion :
Je frappai à sa porte, il me souriait quand il ouvrit, mais quand il aperçut les deux hommes qui m’accompagnaient, il se mit à reculer, il allait prendre son arme quand il reçut la première balle, il tomba quand la deuxième atteignit son front. Alassane referma la porte, Vincent rangea son arme. Je pris la sacoche avec la scie électrique, et les bâches… Vincent et Alassane portèrent le corps dans la salle de bains, puis quittèrent l’appartement[3].
Cette scène conclusive, composée au premier abord d’une simple juxtaposition de micro-actes essentiels, sans fioriture, est en réalité bien plus métaphorique que l’auteur ne voudrait nous le faire croire. Cette note antépénultième du requiem, l’incipit sonnant ici le glas, synthétise la totalité de la substance romanesque : la confiance fait place à la trahison, l’amitié au fratricide, l’ordre ancien à une nouvelle ère. Sous la couverture d’un roman noir dont le lecteur serait lui-même l’investigateur, N’Dongo nous offre en fait une allégorie apocalyptique de l’existence humaine. Scindé par les pulsions archétypales d’Eros et de Thanatos, El Hadj, le protagoniste principal, semble en effet voué à une lutte perpétuelle pour survivre au cœur de cette nébuleuse mafieuse, chaque épreuve traversée le rapprochant un peu plus d’un hypothétique regain salvateur.
En somme, El Hadj est une œuvre singulière tant en termes d’esthétique que d’intrigue qui, strate après strate, invite le lecteur à s’interroger sur la dérive des valeurs sociales autrefois garantes de l’harmonie communautaire, et aujourd’hui si fragiles.
Marine PIRIOU
[1] Mamadou Mahmoud N’Dongo, El Hadj, Ed. Le Serpent à Plumes, Paris, 2008
[2] Henri DUTILLEUX, musique de chambre pour quatuor à cordes, 1976-1977