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Samedi 8 novembre 2008

Un pèlerinage obscure au cœur de l’hydre mafieuse

Article publié dans Cultures Sud / Notre Librairie, n°170, septembre 2008  

 

El Hadj[1], le dernier roman de Mamadou M. N’Dongo, nous plonge dans l’univers sombre et angoissant de la criminalité de la banlieue parisienne, un monde impitoyable où l’individu semble condamné à une double relégation à la fois par l’état et le communautarisme si prompt de la pègre. A travers l’œil du personnage éponyme – d’origine africaine comme l’ensemble des personnages du récit -, nous découvrons les valeurs et principes de ce milieu en constante mouvance. Son réseau tentaculaire nous embrasse puis nous immerge au sein d’une arborescence façonnée par de multiples rivalités, subordinations, alliances, et règlements de compte sanglants. Le réalisme saisissant des scènes et dialogues de l’œuvre ne serait d’ailleurs sans rappeler Le Parrain de Francis Ford Coppola par sa dimension élégiaque. Mais plus encore, El Hadj résonne dans l’esprit du lecteur tel un requiem.

 

Le livre se présente en effet sous la forme d’une poésie musicale à l’instar des titres de ses chapitres – Ainsi La Nuit[2], Ballade, Prélude, Rhapsodie, Nocturnes, Psaumes – qui se heurtent à la violence et la perversité de la Cité. Cette opposition se retrouve également aux niveaux structurel et textuel de l’œuvre : d’une scène post-mortem datée du 24 décembre, l’auteur nous projette sans transition dans le passé, à un moment qui s’avèrera le dernier point d’équilibre entre les différents clans filiaux ; s’en suit une reprise linéaire de la chronologie narrative jusqu’à l’excipit. Contrairement à l’ascendance analeptique qui met en exergue l’omnipotence d’un ordre hiérarchique stable, le second mouvement temporel du roman - descendant – matérialise littéralement une chute vers le chaos anarchique. L’auteur boucle le cycle narratif de son œuvre par une ultime description concise, brutale, dénuée de sentiment, laissant le lecteur à sa réflexion :

 

Je frappai à sa porte, il me souriait quand il ouvrit, mais quand il aperçut les deux hommes qui m’accompagnaient, il se mit à reculer, il allait prendre son arme quand il reçut la première balle, il tomba quand la deuxième atteignit son front. Alassane referma la porte, Vincent rangea son arme. Je pris la sacoche avec la scie électrique, et les bâches… Vincent et Alassane portèrent le corps dans la salle de bains, puis quittèrent l’appartement[3].

 

Cette scène conclusive, composée au premier abord d’une simple juxtaposition de micro-actes essentiels, sans fioriture, est en réalité bien plus métaphorique que l’auteur ne voudrait nous le faire croire. Cette note antépénultième du requiem, l’incipit sonnant ici le glas, synthétise la totalité de la substance romanesque : la confiance fait place à la trahison, l’amitié au fratricide, l’ordre ancien à une nouvelle ère. Sous la couverture d’un roman noir dont le lecteur serait lui-même l’investigateur, N’Dongo nous offre en fait une allégorie apocalyptique de l’existence humaine. Scindé par les pulsions archétypales d’Eros et de Thanatos, El Hadj, le protagoniste principal, semble en effet voué à une lutte perpétuelle pour survivre au cœur de cette nébuleuse mafieuse, chaque épreuve traversée le rapprochant un peu plus d’un hypothétique regain salvateur.

 

En somme, El Hadj est une œuvre singulière tant en termes d’esthétique que d’intrigue qui, strate après strate, invite le lecteur à s’interroger sur la dérive des valeurs sociales autrefois garantes de l’harmonie communautaire, et aujourd’hui si fragiles.

 

 

Marine PIRIOU



[1] Mamadou Mahmoud N’Dongo, El Hadj, Ed. Le Serpent à Plumes, Paris, 2008

[2] Henri DUTILLEUX, musique de chambre pour quatuor à cordes, 1976-1977

[3] Op. Cit., p.293

 

 

Par Marine Piriou
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Lundi 17 décembre 2007

Article publié dans la revue Cultures Sud / Notre Librairie n°166, Ed. AFAA - Ministère des Affaires Etrangères, septembre 2007
 

Bridge Road : quand l’histoire devient présent


N-dongo.jpg

  

       Bridge Road[1], le premier roman de Mamadou Mahmoud N’Dongo, rassemble en son sein, telle une matrice, tous les éléments originaux participant à l’articulation de l’écriture extra-ordinaire car fragmentaire de son auteur. Ce livre kaléidoscopique entrelace en effet diverses histoires, apparemment indépendantes les unes des autres et pourtant convergentes : celle tout d’abord d’Elodie Laudet, jeune femme traumatisée par le mystérieux suicide de son époux à Paris, celle ensuite de Clarence Brown froidement lynché sur une route de Bridge Road à cause de sa couleur de peau, celle aussi d’Alan Norton, photographe  africain-américain parti à la recherche de ses racines, ou encore celle du narrateur-personnage transformant son enquête sur la disparition de Norton en véritable quête de soi.

 

       En somme, ce roman ressemble à un palimpseste qui, strate après strate, dévoile progressivement les fondations historiques de la sombre réalité de notre temps présent. En peignant la généalogie de la violence et de la haine raciale qui a tragiquement marqué à coups de pogroms et de torture le Nouveau Continent, l’auteur tend à éveiller l’esprit critique du lecteur vis-à-vis du passé et de ses conséquences sur le monde contemporain. Pour ce faire, N’Dongo le plonge donc dans un univers disloqué où se succèdent frénétiquement de multiples fragments de vie, de témoignages enregistrés, répétés, puis interprétés par le narrateur anonyme. Une immersion totale au cœur de cette mosaïque composée de bribes existentielles et mémorielles permet en effet au lecteur de reconstruire chacune des micro-histoires non seulement enchevêtrées dans le roman, mais aussi constitutives de la macro-histoire universelle. De cette façon, il prend conscience de la nécessité de comprendre le passé pour appréhender d’une part la réalité de son époque, et d’autre part sa véritable essence via la découverte du refoulé inconscient.

 

       Par conséquent, N’Dongo investit son œuvre d’un double devoir de mémoire et de transmission d’un héritage historique. Mais cette médiation ne peut se réaliser que par le biais  d’une oralité transcrite. C’est pourquoi Bridge Road s’articule principalement autour d’un schéma dialogique plaçant le narrateur soit en interaction verbale avec un personnage secondaire comme Elodie Laudet, soit en position d’écoute et d’interprétation d’une série d’enregistrements vocaux. Cependant, une telle entreprise à la fois littéraire et humaniste ne saurait aboutir sans un incroyable travail sur la langue. En effet, à travers les dialogues et les nombreuses retranscriptions de témoignages, l’auteur offre au lecteur un formidable panel de styles syntaxiques différents, métissage vocal si affûté qu’il lui donne l’illusion d’entendre la singularité orale de chacun des protagonistes en question. Du jargon populaire et de l’économie lexicale propres aux discours de Simon Harper ou de Robert Dawson, on passe par exemple au verbe relativement soutenu et à la digression narrative de Bonnie Porter. Au bout du compte, ce fabuleux travail tant linguistique qu’esthétique contient en lui-même toute la substance de l’œuvre fragmentaire de l’auteur.

 

    En un mot, N’Dongo signe ici un chef-d’œuvre d’ingéniosité artistique qui renouvelle incontestablement le genre romanesque traditionnel. En redonnant à l’oralité ses lettres de noblesse, l’écrivain se fait donc dépositaire d’une parole interculturelle, au carrefour des peuples et des hémisphères.

 

 

Marine Piriou



[1] Mamadou Mahmoud N’DONGO, Bridge Road, Paris, Ed. Le Serpent à Plumes, 2006.

Par Marine Piriou
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  • : Marine Piriou
  • marine-piriou
  • : 21/04/1981
  • : USA Miami
  • : Alumna de Northwestern University (USA) et de La Sorbonne, je suis aujourd'hui Attachée d'Enseignement et de Recherche en lettres modernes à l'University of Miami-FL. EMAIL: piriou.marine@wanadoo.fr

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